UNESCO : L’UNESCO appelle les tribunaux à bâtir leur résilience
Face à l’essor de l’intelligence artificielle dans le monde judiciaire, l’UNESCO appelle les tribunaux à ne pas réduire leur stratégie numérique à l’adoption d’outils technologiques. Dans les conclusions d’un panel d’experts réuni le 16 juillet 2026, l’organisation défend une approche fondée sur trois dimensions : la résilience individuelle des professionnels du droit, la résilience institutionnelle des juridictions et la résilience technologique de leurs infrastructures
Dans une publication du 10 août 2026 consacrée à la construction de systèmes judiciaires résilients à l’ère de l’IA, l’organisation met en avant une question plus fondamentale : comment les tribunaux peuvent-ils adopter l’intelligence artificielle sans fragiliser les principes sur lesquels repose la justice ?
Pour examiner cette question, l’UNESCO a réuni le 16 juillet un panel d’experts dans le cadre de la Conférence mondiale sur la décennie internationale des sciences au service du développement durable 2026. Le panel réunissait Ana María Montoya, du World Justice Project, Alina Secrieriu, du Réseau européen de formation judiciaire, Ana-Maria Telbis, du Conseil de l’Europe, et Zoltán Turbék, consultant en IA auprès du Hub pour les droits de l’homme de la Fondation Friedrich Naumann. Les échanges étaient modérés par Kamel El Hilali, spécialiste de l’IA et de l’État de droit à l’UNESCO. Leur conclusion est claire : la résilience doit être pensée dès la conception des stratégies judiciaires en matière d’IA.
L’IA ne transforme pas seulement les outils de la justice
L’un des intérêts de cette réflexion est de dépasser la question classique de savoir si les tribunaux doivent ou non utiliser l’IA. Pour l’UNESCO, le véritable enjeu est de savoir dans quelles conditions les juridictions peuvent rester capables de remplir leur mission lorsque leur environnement technologique, social et institutionnel change rapidement. L’intelligence artificielle apporte certes des possibilités considérables. Elle peut contribuer à traiter plus rapidement certaines tâches et à faciliter l’accès à l’information juridique.
Mais elle introduit également de nouvelles vulnérabilités : erreurs des systèmes, dépendance technologique, cyberattaques, manipulation de contenus, atteintes aux données, désinformation ou encore influence potentielle de fournisseurs privés sur les infrastructures judiciaires. À ces risques s’ajoutent des facteurs extérieurs. Une infrastructure numérique peut être affectée par une panne majeure, une attaque informatique, une catastrophe naturelle ou encore les contraintes énergétiques et environnementales liées au fonctionnement des systèmes d’IA. La question de la résilience devient donc centrale.
Première dimension : la résilience des juges et des professionnels du droit
La première ligne de défense reste humaine. Pour les experts réunis par l’UNESCO, les juges et les professionnels du droit doivent pouvoir s’adapter à l’évolution technologique sans abandonner les compétences et les valeurs qui fondent leur fonction. L’enjeu n’est pas de transformer le magistrat en spécialiste de l’informatique. Il s’agit plutôt de lui permettre de comprendre suffisamment les systèmes qu’il utilise pour pouvoir les questionner. À l’ère de l’IA, cela implique notamment de savoir formuler une demande à un système, vérifier ses résultats, tester ses réponses, identifier ses limites et signaler les problèmes rencontrés. Cette compétence critique devient progressivement une nouvelle dimension de la compétence judiciaire.
L’UNESCO souligne d’ailleurs que les institutions de formation ont commencé à intégrer l’IA dans leurs programmes. Une enquête récente du Réseau européen de formation judiciaire indique que 93 % des institutions interrogées proposent désormais des modules consacrés à l’IA. Mais ces formations restent principalement introductives. Le défi consiste donc désormais à passer de la sensibilisation à une véritable culture professionnelle de l’IA.
Cette évolution soulève une question particulièrement sensible pour la justice : jusqu’où peut aller l’assistance algorithmique sans transformer progressivement l’outil d’aide en outil de décision ? Pour l’UNESCO, les professionnels du droit doivent conserver leur capacité à décider. L’utilisation d’une IA pour rechercher des informations, résumer un document ou identifier des éléments pertinents dans un dossier ne signifie pas que la responsabilité du jugement peut être transférée au système.
La compétence essentielle devient alors la capacité à exercer un regard critique sur le résultat produit par la machine. Cette exigence est d’autant plus importante que les systèmes d’IA peuvent produire des informations fausses, incomplètes ou difficiles à vérifier.
Deuxième dimension : la résilience institutionnelle
La deuxième dimension concerne les tribunaux eux-mêmes. Pour l’UNESCO, l’indépendance judiciaire ne doit plus être pensée uniquement comme une question juridique ou institutionnelle. Elle concerne également l’infrastructure numérique sur laquelle repose désormais une partie du fonctionnement des juridictions. Si une institution judiciaire dépend d’un système d’IA qu’elle ne comprend pas suffisamment, d’un fournisseur privé qu’elle ne peut contrôler ou d’une infrastructure numérique vulnérable, son autonomie peut progressivement être fragilisée. Le problème dépasse donc la simple performance technologique.
Les tribunaux doivent notamment être capables de contrôler l’utilisation de l’IA, de protéger les données judiciaires et de préserver leur capacité à examiner de manière indépendante les éléments soumis à leur appréciation.
Une difficulté nouvelle apparaît également avec la multiplication des contenus générés par IA. Les tribunaux pourraient être confrontés à des documents, images, enregistrements audio ou vidéos dont l’origine et l’authenticité sont difficiles à établir. La question n’est donc plus seulement de savoir si les magistrats utilisent l’IA. Ils doivent aussi être capables de juger dans un environnement où les autres acteurs du système judiciaire l’utilisent déjà. Avocats, justiciables, entreprises et autres acteurs peuvent recourir à des outils génératifs pour préparer des dossiers ou produire des contenus. Les juridictions doivent alors développer les compétences nécessaires pour identifier et évaluer ces productions. L’UNESCO évoque également le risque de campagnes de désinformation ou de contenus manipulés susceptibles d’affecter la perception publique d’une affaire ou de mettre sous pression une institution judiciaire.
L’adoption de l’IA peut également créer une nouvelle forme de dépendance. Les tribunaux peuvent être poussés à adopter certaines solutions par les gouvernements, les fournisseurs technologiques ou encore par les pratiques déjà développées par les cabinets d’avocats et les justiciables. Cette situation impose aux institutions judiciaires de conserver une capacité propre à déterminer quels outils elles utilisent, pourquoi elles les utilisent et dans quelles limites.
La relation avec les fournisseurs devient ainsi une question de gouvernance.Les juridictions doivent notamment éviter les conflits d’intérêts et préserver leur indépendance lorsqu’elles choisissent ou déploient des solutions d’IA.
Troisième dimension : la résilience technologique
La troisième dimension identifiée par le panel concerne directement les infrastructures. L’IA judiciaire repose sur des systèmes informatiques qui doivent protéger des informations particulièrement sensibles. La cybersécurité et la protection des données deviennent donc indissociables de la gouvernance de l’IA. L’UNESCO souligne notamment l’importance de mécanismes techniques capables de limiter les accès non autorisés, selon une approche dite de « confiance zéro ».
L’objectif est de faire en sorte que les tribunaux conservent le contrôle de leurs données et puissent continuer à fonctionner même lorsque leur environnement numérique est soumis à des menaces.
La réflexion sur la résilience technologique conduit également à une question plus large : qui contrôle l’infrastructure numérique de la justice ? Lorsqu’un tribunal utilise une technologie développée et hébergée par un acteur privé, plusieurs questions peuvent se poser : où sont stockées les données ? Qui peut y accéder ? Comment sont-elles protégées ? Que se passe-t-il en cas de changement de fournisseur ? Quelle capacité l’institution conserve-t-elle à auditer le système ? Ces interrogations rapprochent la cybersécurité, la protection des données et la souveraineté numérique. La justice ne peut pas être résiliente si elle perd progressivement la maîtrise de ses infrastructures essentielles.
La résilience climatique, un risque encore sous-estimé
L’UNESCO élargit enfin la réflexion à la dimension environnementale. Les systèmes d’intelligence artificielle nécessitent d’importantes ressources en électricité et en eau. Dans certaines régions, cette consommation peut devenir un enjeu pour des infrastructures déjà soumises à des contraintes importantes. Mais le lien entre IA et climat ne se limite pas à la consommation énergétique. Des événements extrêmes — incendies, inondations, séismes ou autres catastrophes — peuvent interrompre le fonctionnement des infrastructures numériques dont dépendent les tribunaux.La résilience d’un système judiciaire numérique doit donc être pensée avant même le déploiement de l’IA.
La technologie ne doit pas devenir la finalité
Le message final de l’UNESCO est peut-être le plus important. Dans un contexte où l’intelligence artificielle attire une attention considérable, les tribunaux ne doivent pas perdre de vue leur fonction première : rendre la justice au service des personnes. La question fondamentale n’est donc pas de savoir combien de tâches peuvent être automatisées. Elle est de déterminer comment utiliser l’IA sans compromettre l’accès à la justice, l’État de droit, les droits humains, l’indépendance judiciaire et la dignité des personnes.
L’IA peut contribuer à transformer la justice. Mais cette transformation ne sera durable que si les institutions judiciaires restent capables de résister à ses erreurs, à ses dépendances et à ses vulnérabilités. La résilience apparaît ainsi non comme un frein à l’innovation, mais comme une condition de son acceptabilité dans le domaine judiciaire.