EUROPE : Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne appelle l’Europe à tirer les leçons de la révolution numérique précédente
L’Europe a-t-elle appris les leçons de la première révolution numérique ? Pour Christine Lagarde, la question est devenue urgente alors que l’intelligence artificielle ouvre une nouvelle phase de transformation technologique et économique. Selon elle, le continent dispose d’un important potentiel scientifique, mais doit encore réussir à transformer davantage ses connaissances en succès commerciaux.
Lors d’une discussion organisée à Genève par le Forum économique mondial, la présidente de la Banque centrale européenne a mis en garde contre le risque de voir l’Europe reproduire avec l’IA les difficultés rencontrées lors de la précédente révolution numérique.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de répéter cette expérience avec l’IA, la deuxième révolution numérique. »
Depuis l’essor spectaculaire de l’IA générative en 2022, le marché s’est structuré autour d’une compétition dominée par les grandes entreprises technologiques américaines — OpenAI, Anthropic, Google, Meta, Microsoft ou Amazon — auxquelles s’ajoutent désormais des acteurs chinois comme DeepSeek. Face à cette concentration, l’Europe ne part pourtant pas sans atouts.
Un paradoxe européen : beaucoup de chercheurs, peu de champions
Christine Lagarde estime que l’Union européenne reste « bien placée à certains égards pour tirer pleinement parti des nouvelles technologies ». Le problème européen se situerait moins dans la production de connaissances que dans sa capacité à transformer ces connaissances en entreprises et en produits capables de s’imposer sur les marchés. Les chiffres qu’elle avance illustrent ce paradoxe. L’Union européenne représente environ 6 % de la population mondiale, mais rassemble 15 % des chercheurs et produit près de 20 % des publications scientifiques les plus citées au monde.
Autrement dit, l’Europe dispose d’une base scientifique considérable. Mais cette puissance académique ne se traduit pas encore suffisamment par une puissance industrielle et commerciale dans l’intelligence artificielle.
Le financement, nerf de la guerre de l’IA
Derrière cette difficulté se trouve également une question financière. Développer des modèles d’IA de pointe nécessite des investissements considérables : infrastructures informatiques, semi-conducteurs, centres de données, talents, recherche fondamentale et développement de produits.
Or, l’Europe souffre depuis longtemps de marchés de capitaux fragmentés qui limitent la capacité des entreprises européennes à mobiliser rapidement des financements à grande échelle.
L’intégration des marchés de capitaux constitue donc, pour Christine Lagarde, une pièce importante de la stratégie européenne. Les dirigeants européens cherchent à parvenir à une meilleure intégration d’ici la fin de 2026, avec l’objectif de rapprocher l’Union d’un véritable marché unique des capitaux.
L’enjeu dépasse largement le secteur financier : il s’agit de donner aux entreprises européennes les moyens de transformer leurs innovations en entreprises capables de rivaliser avec les géants américains et chinois.
Les entreprises européennes commencent néanmoins à investir
Le constat de Christine Lagarde n’est toutefois pas entièrement pessimiste. La présidente de la BCE évoque des « signes encourageants» dans la course européenne à l’IA. Selon les données d’enquête qu’elle cite, les entreprises de la zone euro prévoient d’allouer en moyenne environ 9 % de leurs investissements totaux à l’IA en 2026.
Ce chiffre traduit une évolution importante : l’IA n’est plus seulement perçue comme une technologie expérimentale réservée aux entreprises technologiques. Elle commence à devenir une composante des stratégies d’investissement des entreprises traditionnelles.
Mais investir dans l’IA ne signifie pas nécessairement créer des champions européens de l’IA. C’est là que se situe probablement le véritable défi.
Le risque d’une Europe utilisatrice plutôt que productrice
Le débat soulevé par Christine Lagarde peut être résumé par une question simple : l’Europe veut-elle seulement utiliser l’intelligence artificielle ou veut-elle également participer à sa production et à son orientation ?
L’Europe possède des chercheurs, des universités, des ingénieurs, des entreprises innovantes et un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs. Elle dispose également d’une capacité réglementaire considérable, illustrée notamment par l’AI Act. Mais la réglementation ne suffit pas à construire une industrie.
Si les entreprises européennes développent leurs activités d’IA en dépendant essentiellement de modèles, d’infrastructures cloud, de puces et de plateformes conçus ailleurs, le continent risque de devenir principalement un marché d’adoption de technologies étrangères.
Le paradoxe serait alors particulièrement fort : une Europe capable de définir certaines des règles les plus ambitieuses au monde pour l’IA, mais moins capable de produire les technologies auxquelles ces règles s’appliquent.
De la régulation à la puissance technologique
Le message de Christine Lagarde rejoint ainsi un débat plus large sur la souveraineté technologique européenne. La question n’est plus seulement de savoir comment encadrer l’intelligence artificielle, mais comment créer les conditions permettant à l’Europe de financer, développer, industrialiser et diffuser ses propres innovations.
L’enjeu est également géopolitique. L’IA devient progressivement une infrastructure stratégique au même titre que les télécommunications, les semi-conducteurs, le cloud ou l’énergie. Celui qui contrôle ces infrastructures dispose d’une influence considérable sur l’économie et, potentiellement, sur les capacités scientifiques, militaires et administratives des États.
La mise en garde de Christine Lagarde prend donc une dimension particulière : réussir la révolution de l’IA ne consistera pas seulement à posséder de bonnes technologies, mais à savoir transformer le savoir en puissance économique durable. Pour l’Europe, la véritable course ne fait peut-être que commencer.