BANQUE MONDIALE : Les pays pauvres restent à distance de la révolution de l’IA, selon des experts de la Banque mondiale
Selon les données présentées par Daniel Gerszon Mahler, He Wang & Michael Weber de la Banque mondiale, les pays à revenu faible et intermédiaire risquent de rester en marge de la révolution de l’intelligence artificielle s’ils ne parviennent pas à renforcer leurs infrastructures, leurs compétences et leur accès aux technologies.
L’écart est particulièrement visible dans l’utilisation des services d’IA. En mai 2025, les visites de ChatGPT par internaute dans les pays à revenu élevé étaient près de 50 fois supérieures à celles observées dans les pays à faible revenu.
Même en tenant compte de plusieurs plateformes d’IA, l’écart reste considérable. Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, moins de 10 % de la population en âge de travailler utilise l’IA.
Pour la Banque mondiale, cette fracture ne s’explique donc pas uniquement par l’accès à Internet. Elle révèle des différences plus profondes dans les capacités nécessaires pour tirer parti de l’intelligence artificielle.
Quatre conditions pour ne pas rester à l’écart
Le rapport de la Banque mondiale identifie quatre conditions essentielles : une connexion Internet fiable et abordable, des données adaptées aux contextes locaux, des compétences numériques et une capacité de calcul suffisante.
Le premier obstacle reste le coût de la connexion. Dans les pays à faible revenu, un forfait mobile de 5 Go peut représenter plus de 15 % du budget moyen d’une personne. Dans des pays où une grande partie des revenus est consacrée à l’alimentation, l’accès aux services numériques entre ainsi directement en concurrence avec d’autres besoins essentiels.
Cette situation renforce l’intérêt d’une IA légère, conçue pour fonctionner sur des appareils mobiles et avec une connexion limitée. Dans l’agriculture, par exemple, certaines applications peuvent analyser directement sur un téléphone la photographie d’une plante afin d’identifier une maladie, sans nécessiter une connexion permanente à un serveur distant.
Une fracture également linguistique

La fracture numérique est aussi une fracture linguistique. Les grands modèles de langage sont entraînés à partir de gigantesques volumes de données, mais ces données ne représentent pas équitablement les langues du monde. L’anglais occupe une place dominante dans l’environnement numérique mondial, tandis que de nombreuses langues parlées dans les pays à faible et moyen revenu disposent de beaucoup moins de données numériques de qualité.
Conséquence : les modèles peuvent être moins précis, moins pertinents et moins capables de comprendre les réalités culturelles locales.Une IA véritablement mondiale devra donc être capable de comprendre davantage que les langues les mieux représentées sur Internet.
Le manque de compétences risque d’accentuer l’écart
L’autre défi est celui du capital humain. Utiliser efficacement l’IA nécessite des compétences numériques, mais celles-ci restent rares dans les pays les plus pauvres.
En 2023, moins de 5 % de la population des pays à faible revenu possédait des compétences numériques de base, selon les données citées par la Banque mondiale.
L’enjeu dépasse donc la simple consommation des outils d’IA. Sans investissement dans l’éducation, la formation et la rétention des talents, les pays les plus pauvres risquent de devenir de simples utilisateurs de technologies développées ailleurs, sans participer pleinement à leur conception et à leur développement.
Une puissance de calcul concentrée dans les pays riches
La géographie des infrastructures confirme cette fracture. En juin 2025, les pays à revenu élevé concentraient 77 % de la capacité mondiale des centres de données, contre 23 % pour les pays à revenu intermédiaire et moins de 0,1 % pour les pays à faible revenu.
L’écart est encore plus spectaculaire lorsqu’il est rapporté à la population : les États-Unis disposaient de milliers de fois plus de serveurs par habitant que les pays à faible revenu. Mais cette contrainte est différente des autres : la puissance de calcul peut être fournie à distance. Un pays n’a donc pas nécessairement besoin de disposer d’une importante infrastructure nationale pour bénéficier de l’IA.
L’enjeu dépasse la technologie
Cette fracture pourrait également avoir des conséquences sur le marché du travail. L’exposition à l’IA peut permettre aux travailleurs d’augmenter leur productivité, mais certaines tâches peuvent aussi être automatisées.
Les pays qui utilisent peu l’IA risquent donc de bénéficier moins de ses gains de productivité tout en étant exposés, à terme, aux transformations de l’économie mondiale.
Pour la Banque mondiale, le véritable défi consiste ainsi à faire de l’IA un outil de développement plutôt qu’un nouveau facteur d’inégalité mondiale.
Le risque d’une nouvelle fracture numérique
L’arrivée de l’IA pourrait donc créer une nouvelle étape de la fracture numérique. Après l’accès à Internet, la question est désormais celle de la capacité réelle à utiliser, comprendre, adapter et produire l’intelligence artificielle.
Pour les pays africains notamment, l’enjeu ne consiste pas seulement à importer des modèles développés aux États-Unis, en Chine ou en Europe. Il s’agit aussi de développer des infrastructures accessibles, des compétences locales et des modèles capables de répondre aux réalités linguistiques, économiques et sociales de leurs populations.
L’IA promet d’accélérer le développement. Mais sans politiques publiques adaptées, elle pourrait tout aussi bien accélérer les écarts entre ceux qui disposent des infrastructures, des données, des compétences et des moyens de calcul — et ceux qui en sont privés.